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S’il te plait, dessine-moi une « Smart City »

14/05/2019

Thierry COURCET est Directeur du numérique à la Communauté d'agglomération Pau Béarn Pyrénées, un territoire qui s’investit dans une démarche Smart City. Pour répondre aux questions que chacun peut légitimement se poser, sur cette démarche, il a eu l’idée d’un dialogue imaginaire qui permet d’aborder le concept sous un angle pédagogique. Amusant, facile à comprendre et surtout efficace…

Hey ! On me demande de dessiner une SmartCity ! Euh… Par quoi je commence ?
Et si on commençait par le début ?
 
Euh oui… Mais c’est quoi le début ?
Bon, reprends tes leçons sur le système d’informations, tu vas voir, c’est pas si compliqué.
 
Et ça dit quoi en substance ?
Que le système d’informations est constitué de couches superposées et que si tu ne les empiles pas dans le bon ordre, tu vas avoir des problèmes.
       
Explique-moi, je ne comprends toujours pas.
-  Priorité numéro 1, c’est quoi ? Qu’est-ce que je dis toujours ?
      
Priorité n°1 : le réseau, priorité n° 2 : le réseau et… priorité n° 3 : le réseau…
- Ben voilà, c’est bien. T’as bien retenu ta leçon.
 
 Bon, je fais quoi alors ? Je dessine un réseau ?
- C’est un bon début. Bien sûr, ça ne suffira pas mais comment veux-tu imaginer un monde qui repose quasi essentiellement sur la production et le traitement de données sans pouvoir la transporter ? Ce serait comme un territoire sans routes… 
 
Ah oui, ce n’est pas faux !
- Et surtout ça doit circuler dans les deux sens !
 
Comment ça ?
-  Tu veux juste collecter de la donnée ?
 
Non, je voudrais aussi prendre la main sur les objets connectés à ce réseau ou pouvoir les paramétrer à distance.
-  C’est bien ce que je pensais. Donc, tu as besoin d’un réseau qui fonctionne dans les deux sens.
 
 Je voudrais aussi installer des caméras dans ma SmartCity. La vidéo c’est sympa et maintenant, il paraît qu’on peut faire des tas de traitements intelligents sur les images ?
- C’est vrai ! Mais pense à bien construire un réseau capacitif alors car la vidéo c’est gourmand en débit. La fibre optique c’est pas mal…
 
Ah oui ? Explique.
-   Eh bien tu vois, la fibre optique c’est le support le plus capacitif que l’on connaisse aujourd’hui pour transporter de l’information sur des longues distances. Grâce à la lumière.
 
C’est pour ça, qu’on est en train d’installer de la fibre partout sur le territoire alors ?
-  T’as tout compris. La fibre c’est le socle de la SmartCity.
 
Bon si j’ai bien compris, il me suffit d’avoir de la fibre et le tour est joué ?
-  Ah bon, t’es sûr ?
 
Euh, j’sais pas vraiment. Explique-moi.
-  Tes cours je t’ai dit. Rappelle-toi la bonne vieille couche OSI. La fibre c’est un support mais imagine que c’est comme une canalisation d’eau. Si tu n’as pas une centrale de traitement ou un puits de captation et puis des pompes pour acheminer l’eau, tu ne fais rien passer dans ta canalisation. Pour ton réseau c’est pareil.
 
Je dois acheter des pompes alors ?
Pas vraiment, pour ton réseau on parlera plutôt de routeurs et de commutateurs qui vont te permettre d’allumer ton réseau de fibres optiques. On appelle aussi cela des matériels actifs car ils activent le réseau qui est dit passif lorsqu’il n’y a que le support.
 
Cool ! Euh, mais si je ne sais pas faire tout ça moi ?
- Et bien, c’est comme pour l’eau ou les routes. Tu peux le faire en régie si tu sais le faire sinon tu confies ça à un opérateur de télécoms. Regarde les autoroutes, ce sont bien des sociétés privées qui les gèrent. Par contre, il y a des péages. Tu dois calculer ce qui est le plus intéressant pour toi.
 
Okaaaaayyyyyy. Et une fois que j’ai mon réseau activé, je suis peinard ?
-  Si tu penses à bien le sécuriser.
 
Ah bon ? Kézaco ?
-  Si tu veux une SmartCity « secure », il ne faut pas négliger cet aspect. La sécurité c’est d’ailleurs ce qui ralentit les projets ou les rends difficiles à mettre en œuvre. Regarde les google glass ou la voiture sans conducteurs. C’est plus compliqué que prévu finalement alors que dans les labos ça marche. 
 
Je dois faire quoi alors ?
- Je vois que tu as tout oublié. La sécurité de ton réseau repose sur deux critères essentiels : sa disponibilité et son intégrité. Tu dois penser aux deux. Il faut donc le rendre résilient aux coupures de services en développant de la redondance et le protéger des intrusions grâce à une politique et des équipements de sécurité performants.
 
Mouais, y’a du taf quand même…
- C’est vrai qu’à la télé, on a parfois l’impression que ça marche tout seul. Le numérique, c’est un peu comme un iceberg. L’utilisateur final ne voit que la partie émergente mais en réalité tout repose sur la partie immergée. Le réseau constitue une bonne partie de ta partie immergée. Mais pas la seule.

Ah bon ? Y’a quoi encore
- Tu transportes tes données sans fin ? C’est un concept intéressant… je te promets d’y réfléchir.
 
Ne te fiche pas de moi. Je n’aime pas quand tu parles par énigmes…
- Et bien ça veut dire, que si tu veux pouvoir utiliser tes données il va falloir les stocker quelque part. Et la SmartCity ça produit potentiellement beaucoup beaucoup de données, on appelle ça le big data. Donc beaucoup de données, c’est beaucoup de capacité de stockage. Tiens pour rire, connais-tu le volume mondial global de données qui est produit aujourd’hui ?
 
Non
- Pas loin de 20 Zettaoctets. Ça fait 20 000 000 000 000 000 000 000 octets ! 
Le volume mondial de données double tous les trois ans. Cette augmentation phénoménale est principalement liée à l’essor des plateformes numériques, des capteurs sans fil, des applications de réalité virtuelle, et des milliards de smartphones en circulation et 90% des données mondiales ont été créées au cours des deux dernières années. D’ici 2020, Intel prédit un total de 200 milliards d’appareils connectés en circulation aussi bien pour le grand public que pour les entreprises. Je te laisse imaginer la suite…
 
Ben c’est quoi la suite ?
- Ça veut dire que le datacenter devient un bâtiment urbain super important et qu’au même titre que les stations d’épuration, les transformateurs électriques ou toute autre infrastructure fondamentale, il faut que les urbanistes réfléchissent de plus en plus à leur implantation dans les projets.
 
Le datacenter ?
- Le datacenter ou centre d’hébergement de données ou plus trivialement salle serveurs est l’endroit où l’on stocke et traite les données. Ce sont des bâtiments qui accueillent des tas et des tas de serveurs. Ils sont donc très gourmands en énergie car en plus il faut les refroidir parce que les serveurs ça produit beaucoup de chaleurs. 
 
C’est pas bon pour la planète ça ?
- Tu as raison. C’est pour cela qu’il y a des projets très innovants au niveau de la construction de datacenters. On trouve des datacenters immergés au fond de l’océan, d’autres au fin fond de l’Alaska. Moi j’ai eu une autre idée qui serait par exemple d’implanter des datacenters près des piscines. La chaleur qui serait produite par les datacenters serait alors caloportée jusqu’à la piscine voisine pour réchauffer l’eau. Ça évite d’utiliser de l’énergie 2 fois. Idée à vraiment creuser dans les collectivités à mon humble avis. Mais ça peut aussi servir à chauffer des bâtiments collectifs ou à injecter des calories dans les réseaux de chaleur des villes qui en possèdent. C’est un dispositif à intégrer dans les plans énergie-climat.
 
Et ça, tu le fais toi-même ?
- C’est comme pour le réseau. C’est toi qui vois. Il existe des centres d’hébergement privés. C’est ce qu’on appelle le cloud. Tu peux aussi posséder tes propres datacenters. C’est toujours une question de stratégie/moyens.
 
Okaaaaayyyyyy. Donc, maintenant je sais collecter et transporter et je sais stocker la donnée. Et après ?
- Après c’est fun et c’est là où tu commences à vraiment pouvoir t’amuser. Parce qu’un monde nouveau s’ouvre à toi. 
 
C’est-à-dire ?
- L’arbre des possibles est immense mais globalement cela veut dire que l’on va rentrer dans l’ère de l’automatisme (la robotique) et du système d’information prédictif (l’intelligence artificielle).
 
Explique
- Et bien ce sont par exemple des bâtiments intelligents qui régulent leur consommation d’énergie de façon autonomes en fonction de paramètres environnementaux, ce sont des réseaux d’éclairage publics innovants, des véhicules autonomes, de la signalisation de feux tricolore intelligente qui s’adapte en temps réel au trafic routier, du traitement d’images grâce à l’intelligence artificielle.
 
Intelligence artificielle ?
- Honnêtement, je n’aime pas trop ce terme et je trouve qu’il est galvaudé. Je parlerais plutôt « d’algorithmes spécifiques permettant de mettre en œuvre des mécanismes d’optimisation de traitement de données par apprentissage profond ». 
 
C’est compliqué ton truc
- Mais enfin ! Appelons un chat un chat. Ce ne sont pas à proprement parler des intelligences au sens humain du terme.
 
J’ai quand même entendu des trucs flippant à ce sujet et notamment des pontes qui ont mis en garde contre les IA en prédisant qu’elles pouvaient être un danger pour l’humanité.
- Ce sont des approches prospectivistes à moyen-long terme et comme toute (r)évolution technologique cela peut potentiellement apporter des risques et des nuisances. Il faut toujours rester vigilant par rapport aux évolutions technologiques mais faut-il les freiner pour autant ? Les encadrer sûrement.
 
Donc au final c’est quoi un système d’information prédictif ?
- C’est un système d’information qui permet d’anticiper ce qui va se passer en analysant un volume très important de données. Grâce aux algorithmes prédictifs, on va analyser les tendances et anticiper les survenances. Les domaines d’application sont immenses.
 
Si je comprends bien, ceux qui possèdent ça ont un temps d’avance ?
- Je ne te le fais pas dire. D’ici 2020, d’après des analystes de Forrester les entreprises qui se servent du Big Data seront largement avantagées et gagneront au total 1,2 milliard de dollars par an de plus que les entreprises qui ne s’en servent pas.
 
Dans ma Smart City ça donne quoi ?
- Ça permet de faire de l’hypervision urbaine prédicitive. Anticiper les taux de saturation des parkings, les flux de véhicules, les consommations de vélos dans les bornes vélos par exemple. Mais aussi, plein d'autres choses. En clair, cela permet d’anticiper les actions correctives à apporter. Cela permet de mieux gérer la ville et le service apporté aux citoyens.
 
Passionnante cette Smart City ! En fait, on réinvente la gestion du domaine public si j’ose dire ?
-  C’est un peu ça et ce qui est super c’est qu’une grosse partie du chemin est à bâtir. On va rentrer dans une période hyper intéressante car on va vraiment exploiter le digital pour autre chose que les jeux vidéo. Même si je n’ai rien contre les jeux vidéo.
 
On se fait un FIFA ?
- Désolé, pas le temps. J’ai une Smart City à construire.


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